IA et identité professionelle: quand l’expertise vacille
Avec l’arrivée de l’IA, les décideurs font face à des questions organisationnelles très concrètes : comment la déployer efficacement, quelle sécurité, quelle souveraineté pour les données ? Et surtout : « Comment accélérer la transformation ? »
Ces questions sont essentielles. Mais derrière elles s’en joue une autre, aux conséquences peut-être plus durables : qu’est-ce que l’arrivée de l’IA change à la nature du travail de production et, in fine, à l’identité des travailleurs ? Car une transformation par l’IA peut entraîner des pertes de compétences si ceux dont le métier change n’y trouvent plus leur place.
Le pouvoir au travail : une question de zones d’incertitude
Dans les relations de travail, la question centrale est : comment trouver sa liberté d’action, faire ce qui nous semble bon pour nous et pour le projet, et défendre notre vision ? Loin d’être uniquement pour se protéger personnellement, mais surtout par conviction et sens du travail bien fait.
C’est ce que Crozier appelle le pouvoir. Pour lui, le pouvoir n’est pas un attribut qu’on possède, mais une relation : on pèse dans une relation dans la mesure où l’on maîtrise une zone d’incertitude qui compte pour l’autre. Il s’agit d’une ressource pour agir, qui nous donne des marges de liberté dans l’organisation. En simplifiant, on peut distinguer quatre sources de pouvoir : la Hiérarchie (je maîtrise les congés, les augmentations…), l’Information (j’ai une information que l’autre n’a pas), l’Expertise (je sais faire ce que l’autre ne sait pas faire) et la Relation (je connais quelqu’un).
Avec l’IA, l’expertise passe du « faire » au « faire faire à l’IA »
L’IA remet en cause l’expertise, en tout cas ce qu’on considère comme l’expertise. La réalisation de travail technique devient compréhensible et, a priori, accessible à tous.
On peut programmer grâce à l’IA : le programme est-il de qualité ? Difficile à dire pour un non-spécialiste. Le développeur n’est plus indispensable pour écrire le code. Il en va de même pour les avocats, les comptables et bien d’autres professions intellectuelles. Le sentiment d’avoir besoin d’eux diminue, pas forcément leur expertise ni leur utilité pour le projet : le développeur reste indispensable pour juger si le code est de qualité. Mais désormais, on peut produire sans eux.
Ce qu’on attend d’un expert change donc. Il doit désormais être garant de la qualité, définir les besoins et savoir où l’IA a sa place, et où elle ne l’a pas.
La créativité a également toute sa place, non pas pour faire mais pour savoir ce que l’IA peut faire, naviguer au milieu de ses limites et tirer le meilleur, sans devenir dépendant.
Ainsi la nature de l’expertise change, et donc la capacité des experts à exercer leur autonomie. Prenons le développeur : fini le programmeur solitaire, place au chef d’orchestre des IA et qualiticien de ses programmes.
« Si les compétences pour produire se banalisent, l’expertise pour vérifier la production et l’améliorer devient une denrée rare. »
Une modification du travail en exemple : l’arrivée d’Internet
Pour comprendre notre situation actuelle, nous pouvons utiliser l’histoire récente : ce n’est pas la première fois qu’une source de pouvoir se déplace. Avant Internet, la connaissance brute comptait beaucoup : connaître le texte de référence, avoir les bons abaques ou les bons livres. Le web l’a mise à la portée de tous. Le pouvoir de l’Information a diminué : en tant que société, nous allons moins vers les « sachants ». Mais il a aussi muté : il faut désormais savoir trier le vrai du faux et détenir des informations absentes d’Internet. Aujourd’hui, c’est au tour de l’Expertise de voir son importance décroître un peu, mais surtout de muter dans son application.
Or, quand l’une des sources de pouvoir se transforme, s’ouvre une crise de légitimité et de sens : il n’y a plus de règle claire sur ce qui arbitre la décision, sur qui est compétent ou non, sur qui est (le plus ?) légitime sur un projet impliquant l’IA.
Dans l’équilibre entre Hiérarchie, Information, Expertise et Relation, l’expertise de production pèse désormais moins lourd : plus besoin de savoir coder pour obtenir un programme, d’être analyste pour produire une analyse de données, ni juriste pour obtenir un premier avis juridique. Nous revenons ainsi à un monde où la Relation, l’Information qu’on ne trouve pas sur le web et peut-être la Hiérarchie reprennent le pas sur certaines formes d’Expertise, et où l’Expertise migre du « faire » au « vérifier si c’est bien fait ».
Quand la place au travail vacille, l’identité vacille
Le sociologue Renaud Sainsaulieu a montré que le travail est constituant dans l’identité des personnes l’exerçant.
De cette crise de légitimité et de pouvoir peut aussi naître l’anomie : la perte de sens et de repères communs. Parmi les personnes dont l’expertise est remise en question, certaines risquent de ne pas retrouver de sens dans ce double changement : de métier ET de place dans les décisions.
Les axes pour recomposer l’expertise
Mais rien n’est perdu pour l’Expertise, on peut voir les évolutions sur plusieurs axes :
- un axe réglementaire : l’AI Act impose d’encadrer les usages de l’IA, en particulier dans les domaines à risque, et de former ceux qui l’utilisent ;
- un axe de pilotage de projet : codéfinir les cas d’usage avec les métiers, pour les écouter et valoriser la nouvelle forme d’expertise ;
- un axe de garantie : évaluer la fiabilité des résultats, la qualité des données et la sécurité des systèmes. On retrouve ici les questions de sécurité et de souveraineté évoquées en introduction : elles sont devenues le nouveau territoire des experts.
- Et surtout un axe créatif, comment faire mieux avec l’IA, pas pareil, pas moins cher mais mieux, où l’IA peut s’intégrer ? Comment la transformer en outil améliorant son travail et découvrir de nouveaux usages.
Accompagner la transformation pour ne pas perdre ses experts
Cette transition prendra du temps, à la fois pour les individus au cœur de cette mutation et pour les collectifs, qui devront apprendre de nouvelles règles. D’où l’intérêt d’un accompagnement qui ne s’arrête pas au déploiement technique de l’IA et prend aussi en charge sa dimension humaine. Car le besoin d’expertise de jugement, celle qui sait vérifier si c’est bien fait, fiable au long terme, sécurisé, devient une denrée rare. Et ceux qui la détiennent sont ceux que cette transformation fragilise. Sans accompagnement, on risque de perdre en route l’expertise dont la transformation a le plus besoin.
Pour conclure
L’IA change les relations interpersonnelles au travail en changeant la nature de ce qu’est « bien faire son travail ».
L’Expertise métier est bouleversée et cela touche l’identité des personnes dépositaires de celle-ci. Ceci peut provoquer un mouvement de résistance et/ou paralysie.
L’Expertise a pourtant sa place, elle doit améliorer les cas d’usage, réguler l’IA juridiquement ou encore s’assurer de la fiabilité du travail réalisé.
Ainsi ce n’est pas la fin des experts mais une transformation identitaire forte qui doit être accompagnée.
FAQ
Comment l’IA change-t-elle le travail des experts ?
Souvent, le blocage ne vient pas d’un manque de bonne volonté, mais du fait que chaque service ignore sa propre identité. Tant qu’ils travaillaient séparément, ils n’avaient jamais eu besoin de définir leur manière de fonctionner ni leurs priorités. Au moment du contact, ces différences implicites deviennent des sources de friction que personne ne sait nommer.
Quel est le lien entre IA et pouvoir dans une organisation ?
Pour le sociologue Michel Crozier, le pouvoir n’est pas un attribut mais une relation : on pèse dans la mesure où l’on maîtrise une zone d’incertitude qui compte pour l’autre. On peut distinguer quatre sources de pouvoir : la hiérarchie, l’information, l’expertise et la relation. L’IA affaiblit l’expertise de production, ce qui redonne du poids à la relation, à l’information rare et peut être à la hiérarchie. Les marges de liberté de chacun dans l’organisation s’en trouvent redistribuées.
Pourquoi l’IA provoque-t-elle une crise de légitimité au travail ?
L’IA change les règles implicites qui arbitraient les décisions. On ne sait plus clairement qui est compétent, ni qui est le plus légitime sur un projet impliquant l’IA ce qui provoque des problèmes de légitimité au niveau de ce qu’est l’expertise.
Quels sont les nouveaux rôles de l’expert à l’ère de l’IA ?
L’expertise se recompose autour de trois axes. Un axe réglementaire : l’AI Act européen impose d’encadrer les usages de l’IA, en particulier dans les domaines à risque, et de former ceux qui l’utilisent. Un axe de pilotage de projet : codéfinir les cas d’usage avec les métiers. Un axe de garantie : évaluer la fiabilité des résultats, la qualité des données, la sécurité et la souveraineté des systèmes.
Pourquoi certains experts techniques semblent-ils résister à l’IA ?
Ce qui ressemble à de l’opposition au changement est souvent la défense de ce qui leur semble le plus précieux : leur position dans l’organisation et la reconnaissance de l’expertise comme force de négociation. Avec l’IA la notion d’expertise est complètement chamboulée, l’expertise passe de savoir faire à savoir si c’est bien fait.
Comment accompagner une transformation par l’IA sur le plan humain ?
Un accompagnement efficace ne s’arrête pas au déploiement technique. Il aide les individus à redéfinir leur rôle et les collectifs à construire de nouvelles règles : qui décide, qui valide, qui est légitime sur quoi. Associer les experts à la définition des cas d’usage et leur confier la garantie de la qualité permet de valoriser la nouvelle forme d’expertise plutôt que de la laisser s’éroder. Cette transition prend du temps et gagne à être accompagnée par un tiers.

